sala de arte "Carlos Federico Sáez"
 
A PENSÉE D´ELADIO DIESTE:
UNE POÉTIQUE HUMANISTE

Traduction par Prof. MARÍA E. YUGUERO
Critique d´Art
Curatrice de la Salle d´Art "Carlos F. Sáez" (MTOP)

     Nous vivons une époque de grands paradoxes grandiloquents. La tabula rasa de l´histoire récente a annulé toute distinction entre les valeurs humanitaires et l´énonciation médiatique de formules réthoriques, dissolvant en une pâte homogène créativité et gaucherie, individu et numéro, vie et survivance. Pourtant, les média réitèrent sans cesse le privilège de jouir de notre temps et d´être témoins et acteurs dans cette scène du monde où nous tous jouons un rôle également important. L´attitude générale de l´homme contemporain face à ce phénomène est celui du "regard distrait", séduit par l´attrait de l´apparence (forme, couleur, dimension, le phénoménique dans le "sembler c´est être"), critère qui, mené dans le plan de la culture, se reflète dans la passive ingestion de produits intellectuels industrialisés de façon seriée, réélaboration en instances successives de tendances qui ont fait irruption dans la scène occidentale depuis le XIXème siècle.
     Eladio Dieste naît dans l´Uruguay de 1917, temps où régissaient encore (et régiraient pendant des décades) les règles d´un éclectisme architectural démodé qui, importé de l´Europe romantique, définirait formalement un pays nostalgique de son continent mère, alors enthousiaste d´un modernisme en pleine expansion. Temps même où Le Corbusier concevait les idées qui feraient éclosion dans son projet urbain de 1922, "Une ville contemporaine pour trois millions d´habitants" (gratte-ciels de mur de rideau de cristal), dont les principes allaient constituer le repertoire des urbanistes pendant les trente ans suivants; où la première génération d´architectes formés dans notre pays, diplômés en 1900, essayait un pas vers le modernisme, flairant avec avidité les revues informatives de l´architecture européenne et américaine (attitude encore en vigueur), et où Joaquín Torres García écrivait: "Nous ne voulons pas vivre de choses prêtées; refusons tout ce qu´on nous donne déjà fait; enfin, révélons un infini de beauté que nos yeux ne savent pas encore découvrir. Mais tout cela ordonné dans une sphère idéale, dans l´empire de la Raison". JTG
     Dieste se diplôme Ingénieur en 1943 et, laissant de côté le critère de professionalisme émule à la lettre de paradigmes étrangers, commence sa recherche d´une architecture apropriée pour l´Uruguay, attitude qui le convertirait en une de ces personnalités exceptionnelles dans le concert occidental, qui ont conjugué d´une façon sensible l´architecte et l´ingénieur, l´oeuvre per se et le critère urbain, la beauté et la fonctionnalité, la tradition et la contemporanéité et, fondamentalement, qui ont donné à l´homme un protagonisme dans la création et dans l´emploi des espaces habitables: "La productivité et l´efficacité ne sont pas des buts en eux-mêmes. La réalisation de l´homme, oui … Je crois que nous parviendrions à un ample accord si nous nous fixions comme but partageable la plénitude et le bonheur de l´homme … Le pouvoir de l´homme n´est pas important, l´important c´est l´homme."
     Penseur à plein air, à la manière d´Octavio Paz, réflexif rêveur d´armonie rationnelle, humble observateur de la sagesse anonymo-cosmique, il a légué des oeuvres dans le contexte local et international et des réflexions où la théorie et la praxis s´identifient, le légitimant como un artiste authentique.
     En Dieste coïncident l´analyse des résistances avec l´application de la technologie industrielle, l´utilisation de la main-d´oeuvre et du matériel vernaculaires, l´économie adéquate aux limites marqués par la situation réelle du pays, avec une expressivité naturelle, passible de jouissance de la part du destinataire.
     Il conçoit la méthode de la céramique armée, capable de résister de puissantes voûtes autoportantes de simple ou double courbure, avec des effets de notable armonie esthétique, où il conjugue encore une conception sculpturale de la forme, un emploi clair et ordonné de la lumière naturelle. Les fondements-mêmes de son oeuvre, respect pour l´Homme et amour à l´oeuvre, le lient étroitement au Maître Torres García.
     Donc, l´apprétiation esthétique et fonctionnelle de ses oeuvres et la lecture attentive de sa pensée écrite nous aident à réfléchir au sujet de plusieurs aspects de la pensée, la cohérence unificatrice de ses conclusions et sa mise en pratique.

TRADITION ET IDENTITÉ

     Amérique Latine a été, depuis le temps de la conquête, radio d´expansion de cultures étrangères, depuis l´hispanique en vigueur par imposition explicite, à la française difusée par option de caractère esthético-élitiste, la germaine et la constructiviste par recherche moderniste, et l´américaine imposée artificiellement par les média. "Leur attitude se doit à un éblouissement un peu enfantin face au pouvoir et à l´efficience des nations puissantes d´aujourd´hui … Je connais, puisque j´ai travaillé avec elles, ce qu´il y a derrière ces grandes organisations, je sais de leur scandaleuse inefficience et gaucherie, de leur très bas niveau technique, de l´impensable dépense de travail humain, du travail triste, routinier et ennuyant que suppose ce qu´ils font. Ils ne me trompent pas; leur force est dans l´accumulation de capital qui les soutient, pas dans leur efficience actuelle … Le sudaméricain ingénu (que nous tous avons été) croit que derrière ce pouvoir il y a toujours une efficacité réelle".
     C¨est un fait que l´architecture internationnale s´est imposée comme style, se consacrant le nec plus ultra esthétique, de partout médiocre, monotonne, insipide. La gratuité et l´indiscrimination dans l´emploi des principes structuralistes ont ignoré tout référent culturel, et le vernaculaire a été sacrifié dans l´autel de l´industrie et de la technologie. Standarisation triviale et régurgitation de prestidigitations formelles. L´espace symbolique éclipsé derrière l´imposition de la signification, est devenu insignifiant dans l´Uruguay puisque vidé de contenu réel, sous la peau d´absurdes mégastructures rigides faussement identificatoires d´une économie puissante. "Des maisons avec un confort animal mais sans un seul signe d´avoir été faites pour des hommes destinés à parler avec les étoiles. Toute la ville était une insulte au destin de l´homme … Je demande et redemande : Est-il désirable ce développement avec ce coût de sordidité et de tristesse? Y-a-t-il un sens à tomber sur cette ereur ou sur d´autres semblables?"
     L´on a longuement questionné l´identité uruguayenne comme difficilement caractérisée par des traits latinoaméricains, étant donnée son absence presque totale d´éléments indigénistes et considérant son origine surtout européenne. Pourtant, une identité ne se constitue pas senso strictu avec des éléments aseptiquement génétiques, mais se construit sur une vision culturelle du monde, au moyen d´éléments sociaux, économiques, géographiques, climatiques, etc., dès l´insertion spécifique d´un groupe humain dans un paysage. Tradition briève, que l´on compute en quelque 300 ans, mais qui se profile clairement face à l´incidence de ce qu´on éprouve comme d´autrui. "Dans les vieux quartiers de la ville on éprouve un intense bonheur: il se doit à ce que l´espace, cette chose si bon marché, a été traité avec sagesse et humanité … Nous y sentons une profonde gratitude: celui qui a fait ces espaces a pensé à nous … Il a pensé en quelque chose de dense, complexe, profond, insaisissable, comme l´homme, pas en des schématismes qui se formulent en un quart d´heure et qui laissent l´important de côté".
     L´architecture n´est qu´une manifestation culturelle visible de réalités qui s´écoulent d´une façon sous-jacente en n´importe quelle société, mais d´une incidence spécialement notoire, puisqu´elle comporte une double capacité contradictoire et paradoxale: celle de construire ou de détruire, selon l´oeuvre dont il s´agisse. Légitimité et respect du milieu comme contexte composant, pour un art publique qui a perdu ce caractère pour privilégier de fausses réthoriques. "L´architecture que nous appelons moderne a surgi dans des pays de développement social, culturel et sutout industriel complètement différents des nôtres. Leur réponse aux problèmes de ces sociétés me semble presque toujours incomplète; elle est plutôt adéquate du point de vue technologique, mais adéquate pour eux, pas pour nous."
     On reconnaît alors certaines caractéristiques del´architecture identitaire: adaptation structurelle au climat, au terrain, au sol; rapport avec le paysage; incidence des raisons économiques, conduites culturelles, matériaux et systèmes constructifs utilisés; conservation des ambiances urbaines historiques, zones nouvelles bien intégrées aux anciennes. "Nos méthodes constructives ont beaucup à voir avec les traditionnelles, elles sont imposées par le matériau, mais ils ont à voir sans les copier. Voilà une manière d´être fidèles au fil profond de la vraie tradition, source permanente de la révolution, en cela et en tout."
L´heureuse coexistence entre la tradition et les avances techniques fera que l´identité se conserve, sans être sacrifiée pour un faux progrès, confondu avec le désir du nouveau, différent, bon ou mauvais, utile ou inutile, mais inaproprié et d´autrui. Un équilibre précaire, qu´il faut conserver, sans tomber dans l´entêtement routinier, ni dans le chauvinisme.
     "Celui qui connaît, même superficiellement, ce qu´on appelle des pays développés, sait combien ce développement signifie le vide et la sottise, puisqu´il n´a rien à voir avec le bonheur ni la plénitude de l´homme … c´est à corriger ces fautes que doit se diriger l´effort humain et non pas à satisfaire l´appétit d´un confort sans sens, de toutes petites minories, qui, au moyen de ces frivolités veulent remplir un vide qu´elles ne pourront combler de cette façon. Il ne s´agit pas, alors, de développement, même s´il augmente le produit per capita."
     L´identité résulte de authenticité, ce qui implique un critère de sélection appliquée à l´accès indiscriminé et chaotique de l´information, évitant la caricature localiste, la faussement d´époque ou le maquillage superficiel du décoratif. Créativité, imagination sans règles fixes, mais avec une interprétation convenable des circonstances et des nécessités , pour former des ensembles intégrés et non chaotiques, édifices beaux et adéquats et non pas une invasion d´horreurs inhumaines. "Nous ne pouvons continuer à accepter que l´art, la science et la technique doivent nous venir de dehors … Si ce sont eux qui inventent, ce sont eux qui ordonnent. Ce n´est pas moralement légitime de nous nier la vie dans aucun champ."


LE LANGAGE DE L´INTUITION: UNE ÉCONOMIE COSMIQUE

     Dieste dit que la forme est un langage, donc, il doit nous être intelligible. Le langage est une voie de communication et, naturellement, d´expression, donc, l´hermetisme, actuel lieu commun dans les aires de l´expression artistique, ne conduira qu´à l´incommunication, au vide qui, provoqué par l´inertie, a contaminé la société moderne. "Si l´expressivité de la densité de l´humain s´étendait à tout ce que nous voyons, la vie s´enrichirait et sa qualité serait incomparablement plus grande: l´art ne serait pas confiné aux musées, il vivrait dans la rue."
     Cette conception, entraînant l´adaptation cohérente de la forme à la fonction, produirait par conséquent des architectures sculpturales accomplissant un rôle fonctionnel et esthétique: peut-être ne serait-ce pas une expérience consciente, mais elle serait tout à fait jouissable. "Ce qu´on suppose superflu, constitué par l´expression et la grâce, qui répondent à de profondes appétences humaines pleines de sens, glissera toujours dans nos vies …"
     Des oeuvres émouvantes, attrayantes par la confluence d´audace, respect pour autrui, dimension et rationnalité. Le mystère de la beauté que l´homme pressentit comme bonne, accueillante et pas hostile, et qui, paraphrasant Baudelaire: "l´observe avec des regards familiers". C¨est l´expressivité des gens simples, producteurs spontanés de choses efficaces, rationnelles et belles, et jouisseurs intuitifs de ce qui est créé selon ces prémises. "Celui qui pense que l´insistance sur la précision de formes et dimensions est une espèce de manie et que ces erreurs ne sont pas perçus par ceux qui vont habiter l´oeuvre, doit avoir en compte la merveille de justesse, précision et expressivité des instruments de labourage et des constructions spontanées, qui ont été faites par les gens simples, avec un goût non perverti par la criarde pseudoculture des massmedia."
     Simplicité et légèreté, "une danse sans effort et sans fatigue", c´est l´idéal de Dieste, aspiration paradoxale qui a régi pour toute la modernité et qui s´est traduite en mégastructures de béton armé, surfaces vitrées, illumination artificielle et air conditionné. Facilisme et mode, paresse mentale et snobisme. La légèreté réelle se paie d´un grand effort intellectuel producteur de la simplicité tellement désirée, "facilité mystérieuse" et prix bon marché. "Pour que cela parvienne il faut que rien ne soit gratuit ou négligé, au contraire, notre esprit doit percevoir en elles une adaptation subtile de la construction aux lois qui gouvernent la matière en équilibre, ce qui suppose une attitude de respect et de révérence face à la réalité. Pas de négligence ou de déperdition; ce n´est que de cette façon que l´on parvient à obtenir ce que nous appelions une économie cosmique, qui suppose un accord avec cet insaisissable mystère de l´univers."
     Les formes apréhensibles sont le produit de l´utilisation imaginative, mais sans stridences, de la technologie moderne, avec une conception créative, mais pas excentrique de l´espace naturel et de l´habitat local. Il ne s´agit pas d´ignorer la technologie ni de parvenir à l´utilisation de masques historiques emblématiques ou citacionnelles, mais de conjuguer les avantages des progrès technologiques avec les caractéristiques locales, les besoins, les ressources matérielles et la main-d´oeuvre. Une narrative cohérente et un développement permanent doivent être la clé où mécanisation et tradition s´unissent en une nécessaire dualité.
     "Une architecture saine ne peut se produire sans un usage rationnel et économique des matériaux de construction. Il faut un emploi rationnel de l´effort humain et éviter la dépense du matériel, derrière lequel, somme toute, il y a aussi l´effort humain. Le contraire c´est tout simplement un manque d´adéquation à ce qui se projette à la réalité totale d´un pays. Un manque de modestie et de sérieux face à ses problèmes. Ce que nous ferons doit avoir quelque chose que nous pourrions appeler économie cosmique, être d´accord avec l´ordre profond du monde, alors il pourra avoir cette autorité qui nous surprend tellement dans les grandes oeuvres du passé."
     Eladio Dieste établit une liaison avec Joaquín Torres García où il découvre un substrat commun, un humanisme universaliste, un critère d´homme cosmique qui correspond à la grande tradition et à l´origine, mais qui remet à l´homme local.
     "Si l´homme ne se réintègre pas à l´Homme (à l´homme universel) d´où il est venu, il devra rester petit et sa vie devra être quelque chose de vain, puisqu´exister, en réalité, c´est exister en cela d´universel. Pour cela, si maintenant je préconise cet art à nous, d´aujourd´hui, concret et fonctionnel, pur et existant par lui-même, c´est que je dois croire que, dans sa forme, il est possible de réaliser cela de si grand: le cosmos, la création …" JTG
     "Telle rue, avec telle porte étroite et son arc en éventail, avec tel arbre et avec telle guinguette ou un autre négoce, et avec tels types d´hommes et de femmes, ne peuvent être que de Montévidéo … Et tel caractère n´est pas dans le "mate", ni dans le "poncho", ni dans la chanson; c´est quelque chose de plus subtile qui remplit tout et qui a la même clarté, la même lumière blanche de la ville." JTG
     "Ni à Buenos Aires ni à Montévidéo l´on peut imaginer que l´on est en Europe. La lumière, cette chose mystérieuse, l´indique: une autre nuance. Et la structure architecturale et mille objets et les coutûmes. Et ce sudaméricain, en dépit de son lieu de résidence, il demeurera ce qu´il est. Je veux dire que nous avons une personnalité." JTG

     L´utilisation de la terre et de la main-d´oeuvre artisanale ont plus de 6.000 ans d´histoire. Pline l´Ancien, au Ier. siècle, décrivait les procédés qu´utilisent encore certaines cultures, quelques villages d´Espagne inclus, fabricants de pains artisanaux de boue et constructeurs d´habitacles qui satisfont les besoins essentiels de lumière naturelle, isolement climatique en forme et en espace prévus comme nécessaires, beaux et intégrés au paysage, "cohérence intime" et "frais appétit pour les valeurs du monde" dit Dieste.
     La brique et la main-d´oeuvre locale font partie de notre patrimoine culturel: matériel économique et ressources laborales non spécialisées, fondements nécessaires à la construction de l´oeuvre de Dieste, qui inclura encore l´emploi intelligent et sensible d´un autre élément économique: "Dans les quartiers anciens de la ville l´on éprouve un bonheur intense: cela se doit à ce que l´espace, cette chose si bon marché, a été traité avec sagesse et humanité."

L´ART: POÉSIE FORMELLE ET RIGOUREUSE ARMONIE

      "Je peux témoigner que l´équipe, armé et en marche, a quelque chose de sculpture abstraite. Est-ce que cela a un sens ou quelque valeur? Je crois que oui, et que l´ouvrier, en l´utilisant , éprouve cette sensation aussi inconsciemment que moi en le construisant."
Si la définition de l´art est aujourd´hui un des aspects les plus problématiques de la culture globalisée, ce sera peut-être convénient d´agir à la manière de Dieste, et faire un "saut dans le vide", "s´aventurer" et prendre posture, concluant les éléments qui font à l´essence de la créativité artistique: la métaphore dans la trascendance de la simple fonctionnalité ou de la mimesis, et l´expressivité. Forme et contenu se conjugant magiquement dans la sensibilité du créateur et du jouisseur. "Un édifice ne peut être profond comme art sans la fidélité sérieuse et subtile aux lois de la matière; seulement la révérence que cette fidélité suppose pourra faire nos oeuvres plus graves, perdurables, dignes compagnes de notre pensée contemplative … L´édifice ou les édifices où nous atteindrions des buts aussi difficiles, auraient dans la ville une vertu exemplaire. Les hommes s´y sentiraient vraiment exprimés, ils se reconnaîtraient surpris puisque leur fatigue serait vaincue. L´architecture ainsi éprouvée c´est de la poésie; on dit que si tous ne sont pas capables de le faire, tous en ont besoin."
     Cet artiste, faiseur de sculptures habitables, croyait en la poésie de la forme, avec une vision quasi mystique de l´homme, de sa création et de son intuition pour la beauté. Un art de l´homme d´aujourd´hui qui ne nie pas l´histoire , mais qui aspire à capter les valeurs du passé , les humains universels et locaux, les versant dans le moule d´un langage actuel, pour que la communication soit réelle. "Dans l´église d´Atlántida la même force de l´espace unique, que qualifient la structure, les murs du presbitère et l´emploi de la lumière, exprime cette unité communitaire … La cohérence entre ce que la forme nous montre et la réalité construite: la cohérence nous la rend intelligible."
      La beauté habite dans la vérité et dans la simplicité. Lorsque Dieste a relié étique et esthétique, il a pris distance du professionnalisme pragmatique des fabricants de "l´oeuvre seule à travers le schéma des plans", mais aussi de l´euphémisme formulé comme "esthétisation de la vie contemporaine", référé à des images vides, masques décoratifs, inhibitrices de réalités pathétiques.
     Réalisateur d´oeuvres destinées à l´usage publique ou privé, Eladio Dieste a trouvé sa meilleure voie d´expression dans l´espace liturgique, peut-être originée dans sa conception cosmique-religieuse de l´homme et du monde. Ces espaces, où la distribution des volumes, la simplicité de la facture, l´expressivité esthétique, la sobriété économique, l´ordre et la proportion et le jeu magique de la lumière évoquent le climat mystérieux de dépouillement des cathédrales romaniques, qui parvenait à situer le fidèle dans un milieu espace-temporel isolé de la réalité extérieure. Voilà la métaphore expressive. " … Ces moments-là où l´âme reste en suspens transportée par le vent de la beauté des grandes constructions du passé ou du présent. Ces oeuvres nous émeuvent, nous attirent non seulement par leurs dimensions, leur audace ou leur finesse constructive, mais parce qu´elles résultent mystérieusement expressives et semblent nous ouvrir une espèce de chemin interminable de compréhension et de communion avec le monde."
     Un épitomé pour circonscrire la pensée et la poétique humaniste du modeste géant uruguayen. Ecoutons Eladio Dieste essayant d´éviter le critère usuel de l´hommage conventionnel, et, par conséquent, éventuellement éphémère, tout en considérant qu´un changement dans l´orientation conceptuelle et formelle de notre architecture, serait, sans doute, très salutaire et nécessaire.
     "La lutte et le soin pour bien faire notre travail découvrent qu´il y a un profond accord entre le vraiment rationnel, l´efficience et la beauté. Ils sont au moins le premier et indispensable échelon pour y parvenir, et la beauté c´est le message avec lequel le mystère de l´univers se manifeste soudain, s´il est très vif, dans un ciel étoilé, dans la mer immense, dans le vol d´un oiseau … mais aussi dans l´oeuvre d´un homme devenue artistique, c´est-à-dire lorsqu´il parvient, comme dans un éclair de vision, à nous montrer la communion de notre être avec le mystère du monde et à déchaîner le véritable acte d´amour que cette communion nous provoque, tellement vif et surprenant comme lorsque, en levant le regard dans une nuit claire, nous sentons que nous sommes faits de la chair lointaine des étoiles."

 

*Toutes les citations en italique appartiennent aux livres "Architecture et Construction", "L´invention Inévitable", "Technique et Sous-développement", "La Conscience de la Forme" et d´autres publications realisées par l´Ing. Eladio Dieste
*Les citations appartenant à Joaquín Torres García sont suivies des initiales JTG et ont été relevées de son livre "Universalisme Constructif".

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